Nouveau livre : L’hôpital de campagne de Francesco est la réponse aux guerres de la culture néoconservatrice

Le pape François salue la foule alors qu'il dirige l'Angélus depuis la fenêtre de son studio donnant sur la place Saint-Pierre le 27 mars au Vatican.  (Médias SNC / Vatican)

Le pape François salue la foule alors qu’il dirige l’Angélus depuis la fenêtre de son studio donnant sur la place Saint-Pierre le 27 mars au Vatican. (Médias SNC / Vatican)

Lundi, j’ai commencé ma critique du livre très important de Massimo Borghesi Discorde catholique : néoconservatisme vs. Église de l’hôpital de campagne du pape François. Aujourd’hui, je conclus l’examen.

Aux beaux jours du néoconservatisme, personne ne contestait l’interprétation que George Weigel faisait du pontificat de Jean-Paul II pour un public américain. Il était sûr de nous faire savoir à quel point il était amical avec le pontife polonais, et Weigel a fait de son mieux pour décrire sa biographie hagiographique massive, Témoin d’espoir, comme une biographie officielle, ce qui n’était pas le cas. Les camarades de Weigel, Michael Novak et Richard John Neuhaus, ont également tenu les rôles d’oracles delphiques pour la papauté de Jean-Paul II, Novak célébrant les quelques paragraphes d’idées économiques néolibérales qu’il a secrètement introduits dans le texte de l’encyclique. Année du Centenaireet Neuhaus qui reprend l’encyclique du Pape Evangile de la vie comme une véritable déclaration de guerre à la « culture de la mort », qu’il assimilait plus ou moins au Parti démocrate.

Borghesi décrit à juste titre les manières dont l’herméneutique néoconservatrice déformait, que Jean-Paul II n’était pas, en fin de compte, un néoconservateur américain. Non seulement l’opposition du pape à la guerre en Irak constituait une rupture significative avec l’hymne néoconservateur, mais son exhortation apostolique Église en Amérique et son encyclique Au début du nouveau millénaire tous deux parlaient une langue complètement différente de celle des néoconservateurs, comme le souligne Borghesi.

George Weigel prendra la parole le 25 juillet 2019 lors de la conférence annuelle d'été du Napa Institute en Californie.  (SNC / Avec l'aimable autorisation de l'Institut Napa)

George Weigel prendra la parole le 25 juillet 2019 lors de la conférence annuelle d’été du Napa Institute en Californie. (SNC / Avec l’aimable autorisation de l’Institut Napa)

Sous le pontificat de Benoît XVI, les failles dans ces prétentions d’être les interprètes officiels de Rome pour l’Église américaine sont devenues plus difficiles à maintenir, surtout après la dissimulation embarrassante de l’encyclique de Benoît XVI par Weigel. Charité en vérité. Weigel a affirmé qu’il était capable de marquer les passages authentiques du document avec son stylo en or, tout en scannant les sections qu’il attribuait à la bureaucratie du Vatican avec un stylo rouge.

Exhortation apostolique programmatique de François, L’évangile de la joie, avertissent les néoconservateurs que leur soleil s’est couché. Après quelques passages clés de ce texte, Borghesi observe : « Ici, Francesco rejette le point central de la doctrine économique néoconservatrice : l’idée que le marché est capable de s’autoréguler à partir d’une logique interne. C’est la théodicée économique utilisée par Novak, Weigel et Neuhaus, pour légitimer la supériorité « éthique » du système capitaliste ».

Et, soyons honnêtes, il n’y a pas que le pape François. Borghesi ne le mentionne pas, mais après la crise économique de 2008, pas moins une pom-pom girl du marché libre qu’Alan Greenspan a admis que sa vision optimiste de l’économie du laissez-faire était fausse.

Borghesi enracine l’opposition au pape François dans cette déformation antérieure de l’enseignement de Jean-Paul II et, plus encore, de Benoît :

La distance qui sépare François des néo-conservateurs apparaît vraiment profonde. Face à un rejet aussi sévère du modèle néocapitaliste à l’ère de la mondialisation, les néoconservateurs catholiques tentent de détourner les documents pontificaux, d’abord par la lecture déformée de Année du Centenaire puis par vivisection de Charité en vérité, cela ne semble plus possible. Le monde néoconservateur est passé d’une tentative d’alliance avec Rome à une véritable opposition.

Borghesi offre cette conclusion après des pages d’examen approfondi des distorsions perpétrées sur l’enseignement social de Jean-Paul II. Ces pages valent à elles seules le prix du livre. Ils devraient être lus par tout éditeur qui choisit encore de publier la chronique de Weigel.

Et il tire la même conclusion pour l’ecclésiologie néoconservatrice. « Après s’être présentés comme les apologistes de la papauté, les néocons étaient devenus, au moins en partie, ses détracteurs. L’américanisme catholique s’était manifesté pour ce qu’il était : une forme d’accommodation et de légitimation du pouvoir économique et politique qu’une génération d’intellectuels catholiques , des vétérans de la gauche, avaient été accordées à l’époque Reagan. » Bingo.

L’une des parties les plus fascinantes du livre est la discussion de Borghesi sur la façon dont les néoconservateurs américains ont influencé les conservateurs en Italie, notamment le cardinal Camillo Ruini qui a été président de la Conférence épiscopale italienne de 1991 à 2007. Cette section détaille beaucoup d’informations. ne savait pas, et cela aussi vaut le prix du livre.

Mgr Carlo Maria Viganò prend la parole lors de l'ordination épiscopale et de l'installation de Mgr James Checchio à la tête du diocèse de Metuchen, New Jersey, à South Plainfield en 2016. (CNS / Gregory A. Shemitz)

L’archevêque Carlo Maria Viganò, alors nonce apostolique aux États-Unis, s’exprime lors de l’ordination épiscopale et de l’inauguration de l’évêque James Checchio à la tête du diocèse de Metuchen, New Jersey, à l’église du Sacré-Cœur de South Plainfield en 2016. ( SNC / Gregory A. Shemitz)

Tout comme le néoconservatisme politique a cédé la place au populisme trumpien, Borghesi voit l’ancien nonce en disgrâce, l’archevêque Carlo Maria Viganò, et ses partisans, comme les héritiers du projet néoconservateur, même s’ils ont introduit de nouveaux éléments et aussi une petite divergence. Citant le travail du journaliste italien Aldo Maria Valli, Borghesi écrit :

La position de Valli, partisan de l’archevêque Carlo Maria Vigano, met en évidence l’union singulière entre le néo-traditionalisme religieux et le capitalisme. Contrairement aux vieux traditionalistes, qui étaient médiévistes et radicalement anti-modernes, les nouveaux sont anti-libéraux en éthique et libéraux en économie. Ils se différencient ainsi des néo-conservateurs catholiques américains et même italiens, fervents partisans de la valeur des libertés modernes et du Concile Vatican II. Les éléments communs qui subsistent sont la célébration du modèle capitaliste et l’aversion totale envers le pape François.

C’est généralement vrai, mais Borghesi a tort de penser que les partisans de Viganò ne sont pas aussi anti-modernes à certains égards. Cela se voit dans l’antisémitisme qui se manifeste parfois dans leurs médias et dans leur célébration des pontificats réactionnaires de Pie IX et de Pie X. Plus tôt, dans le livre, Borghesi avait noté que le grand philosophe Jacques Maritain avait dénoncé « la ‘identification de la foi avec la civilisation occidentale’ et que ‘l’élévation du Moyen Age comme modèle de ‘civilisation chrétienne’ a donné appui à un anti-modernisme pro-fasciste”. C’était en 1936. Plus je change.

Le dernier tiers du livre aborde l’ecclésiologie de “l’hôpital de campagne” du pape François. Borghesi note à juste titre les nombreuses fois où le pape François fait explicitement référence à l’œuvre du pape Paul VI, en particulier à son exhortation apostolique de 1975 Proclamer l’Evangile. “La perspective de Paul VI, avec sa tension entre l’universalité de l’Église et l’inculturation particulière de la foi, avec son antinomie, a donné naissance à la ‘pensée en tension’ qui, pour Bergoglio, constitue le signe distinctif de l’authentique catholique pensé, “Borghesi écrit.

Puis, dans une appréciation très fine du paysage théologique post-conciliaire, il ajoute :

Dans le climat des années 70 et 80, cette polarité [between the particular and the universal]théorisée et expérimentée, elle se heurte au rejet de l’antimoine au profit de la dialectique. La polarité entre la foi et l’engagement pour la justice, entre l’évangélisation et le développement humain, a été résolue par beaucoup en choisissant un pôle plutôt qu’un autre. L’engagement social, devenu global, domine le moment théologique. Le résultat fut une théologie politique, une théologie appelée à bénir la politique du moment.

Cette accusation, malheureusement, est toujours vraie pour de larges pans de l’opinion catholique américaine, tant à gauche qu’à droite. Le désir d’une théologie politique, malgré l’absence d’une telle théologie dans le Nouveau Testament, est particulièrement aigu aux États-Unis, où le catholicisme a perdu une grande partie de son influence culturelle lorsque les catholiques ont fui leurs quartiers urbains pour les banlieues non confessionnelles.

C’est un très bon livre, mais il n’est pas parfait. Dans la dernière section, Borghesi, ou le traducteur, fait plusieurs fois référence au « Christianisme » alors que je pense qu’il veut dire « Christianisme ». C’est une différence importante. Il répète certaines interprétations simplistes de la politique américaine. Mais, dans l’ensemble, ces quelques défis sont éclipsés par la réalisation monumentale que Borghesi nous a offerte.

Il a définitivement exposé les distorsions auxquelles les néoconservateurs attribuent les idées et la réputation de leur héros le pape Jean-Paul II. Il a montré comment ces distorsions ont ouvert la voie à l’hostilité envers François à laquelle nous assistons aujourd’hui. Et il a indiqué la voie pour faire valoir la doctrine sociale catholique dans toute sa vigueur et sa profondeur.

Ce livre est une lecture incontournable pour tous les étudiants sérieux du catholicisme et pour tous ceux qui veulent comprendre pourquoi l’Église américaine est une exception dans son refus d’embrasser l’enseignement du pape François.

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